L’appel du Djurdjura

« Allo, alloooooooo ? Tu m’écoutes ? Allo ???? »

Non, il y a bien longtemps que je n’écoutais plus Gisèle. Je me fichais complètement du mariage de son jeune frère, de la robe de mariée achetée en solde, du vin de groseille fourni par la marraine, de la musique choisie pour l’Eglise, du service en porcelaine qui serait sorti, comme à chaque grande occasion, de la couronne de fleurs qu’elle avait prévu de confectionner elle-même pour sa future belle-sœur, et de toutes les pense-bêtes qu’elle s’était notés pour être bien certaine de ne rien oublier.

« Je t’ai déjà dit que leur rencontre date de la maternelle ? »

Bien sûr que je le sais ! Gisèle a dû me le dire une centaine de fois ! Machinalement, j’ai posé le livre de William Bayer que je lisais avant son appel, et j’ai écarté le rideau de la fenêtre du salon.

« J’ai pris une grande résolution, tu sais ! Je dois AB-SO-LU-MENT perdre au moins cinq kilos pour pouvoir acheter cet ensemble que je t’ai montré sur internet. Tu te rappelles ? Tu m’écoutes ? »

Dehors, il faisait froid. Très froid. Je me demande s’il fait aussi froid à Tizi! Près du vieux pont de pierre, des enfants glissaient sur une flaque d’eau gelée, croyant imiter, dans leur imagination, les figures des plus grands patineurs. Plus loin, au-dessus des toits, l’appendice immobile d’une grue, paralysée par ce froid tant soudain qu’inattendu, attend le redoux pour reprendre son incessant va-et-vient. En plaine, seul le gel avait lancé son offensive hivernale. Mais, à l’horizon, la neige avait déjà répandu, sur les sommets, son blanc immaculé. Un détail, un rien. Et je me souvenais. Là-bas, l’hiver, Le Djurdjura enneigé, ma montagne, ma terre.

Non, je n’écoutais plus ! J’avais fait un grand saut dans mes souvenirs ! Nous habitions la dernière maison au nord du village. Enfant, j’adorais cet endroit. Lorsque je contemplais la vallée de la Soummam et les montagnes environnantes, un sentiment de liberté m’envahissait. Derrière, surplombant tout, le Djurdjura : J’avais l’impression que cet impressionnant géant de pierre protégeait le village, ME protégeait. Je me sentais en totale confiance. Pas besoin d’une amulette sacrée pour m’éviter le mauvais sort ! Djurdjura était là ! Notre maison n’était pas plus grande ni plus petite que les autres. Elle appartient au patrimoine traditionnel kabyle : petite, construite de pierre et de bois, l’intérieur crépi à la chaux blanche. Dotée de petites fenêtres, la maison kabyle ne laisse pas trop pénétrer la lumière du jour. Tant mieux ! Ainsi, les lueurs échappées du gros poêle à bois me donnaient l’impression que de petits êtres féériques m’offraient des spectacles de danse, sans cesse renouvelés. Je me rappelle aussi l’odeur de ce pain farci aux herbes dont ma mère savait tourner et retourner les faces pour lui donner cette couleur dorée inimitable, appelé l’Aghrum vousoufer ou vousfour, peu importe l’orthographe.

Parfois, dans le silence de la lourdeur de l’été, lorsque le soleil faisait poudroyer la terre et appesantir la vie, nous percevions un bourdonnement sourd : celui de l’abeille qui, dans la seule ruche que possédait mon père, oeuvrait à la fabrication d’un miel aux mille et un parfums que, fièrement, il prétendait unique.

Ah, ce Djurdjura ! Une riche moisson de contes en est issue ! Mon préféré reste celle du dieu Anzar. Epris d’une jeune fille, il voulut paraitre devant elle en homme beau mais sa métamorphose laissa la belle totalement indifférente. De colère, il assécha tous les points d’eau : rivière, lacs, océans, jusqu’à ce que les villageois finissent par la convaincre de lui donner son accord pour l’épouser.

Lorsque le tonnerre grondait, les vieux disaient : « voilà Anzar qui se réveille ! » Enfant, je frissonnais de peur à cette phrase. Je me suis toujours demandé si ma phobie des orages ne venait pas de cette légende. Puis l’adolescence est arrivée avec ses rêves d’évasion. Mon avenir ici était devenu confus, brouillon. J’avais l’impression de ne plus avancer, que mon destin était figé. J’ai jeté une bouteille à la mer, puis deux, trois… : aucun espoir ne me parvenait en retour. Mon village que j’aimais tant était devenu un trou qui m’engloutissait toute entière.

Il était devenu vital que je fuisse. Partir… pour vivre ici, à des milliers de kilomètres… près de Gisèle qui m’a accueillie comme une amie, comme une sœur égarée, et ….. qui avait raccroché !

Un sentiment de honte m’envahit. Vite !

« Allo Gisèle, c’est moi ! Je suis désolée. Je n’avais plus de réseau. »

Jacqueline Hiver

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